13 mars 2026
Par Amélie Cournoyer, rédactrice agréée
Face à l’urgence climatique et à la multiplication des crises sociales, l’éducation à l’environnement et au développement durable (EEDD) est devenue un levier essentiel pour préparer les générations actuelles et futures à affronter les défis de la société de demain.
Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié en 2023 est sans équivoque : ce sont les activités humaines, principalement les émissions de gaz à effet de serre, qui provoquent le réchauffement climatique et, par le fait même, l’augmentation de la température à la surface du globe, le réchauffement et l’acidification des océans ainsi que l’accélération de la fonte des glaciers.
Depuis quelques années, nous assistons de plus en plus aux répercussions de ces changements climatiques, que ce soit par les événements météorologiques extrêmes (sécheresses, canicules, inondations, feux de forêt, etc.) ou par la biodiversité qui est de plus en plus menacée. Résultat : des millions de personnes font actuellement face à d’importants problèmes de sécurité alimentaire et d’accès à l’eau potable.
Et la situation s’aggravera au cours des prochaines décennies si nous ne prenons pas, collectivement, les mesures nécessaires afin de limiter le réchauffement de la planète, prévient le GIEC. « Ce rapport de synthèse fait ressortir que des mesures plus ambitieuses s’imposent de toute urgence et que, si nous agissons maintenant, nous pouvons encore garantir un avenir durable et vivable à toute la planète », a déclaré Hoesung Lee, président du groupe d’expertes et d’experts.
L’Agenda 21 est le premier plan d’action mondial pour le développement durable (DD). Il a été adopté lors du Sommet de la Terre, qui s’est tenu à Rio de Janeiro en 1992. On y a alors reconnu l’éducation comme l’un des outils de mise en œuvre du DD. L’un des chevaux de bataille de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) est donc l’implantation de l’EEDD dans toutes les écoles du monde et à tous les niveaux scolaires d’ici 2030.
« Pour notre propre survie, nous devons apprendre à vivre ensemble de manière durable sur cette planète. Nous devons changer nos modes de pensée et d’action en tant qu’individus et sociétés. L’éducation doit donc elle aussi évoluer afin de construire un monde pacifique et durable pour la survie et la prospérité des générations actuelles et futures », a écrit Stefania Giannini, sous-directrice générale de l’UNESCO pour l’éducation dans une feuille de route sur l’éducation au développement durable.
Au Canada, les instances scolaires suivent la mouvance en intégrant progressivement l’EEDD dans les programmes d’études. En Ontario, le ministère de l’Éducation a formé un groupe de travail sur l’éducation environnementale en 2006. Le groupe a formulé, l’année suivante, 32 recommandations visant à améliorer l’éducation à l’environnement de la maternelle à la 12e année dans son rapport Préparons nos élèves – Préparons notre avenir. Le ministère a pour sa part publié sa première politique d’éducation environnementale en 2009 afin d’en guider la mise en œuvre dans les écoles ontariennes.
Selon l’UNESCO, l’EEDD amène les jeunes à prendre des décisions éclairées et à passer à l’action, de façon individuelle et collective, dans le but de faire évoluer la société et de préserver la planète. Grâce à l’EEDD, les élèves acquièrent les connaissances, les compétences, les valeurs et les capacités requises pour surmonter les défis en lien avec divers enjeux (p. ex. les changements climatiques, le déclin de la biodiversité, la surexploitation des ressources, les inégalités qui nuisent aux populations et à la planète).
Toujours selon l’UNESCO, l’EEDD offre une éducation à trois niveaux :
Il s’agit d’une « stratégie puissante de transformation de l’éducation qui touche ce que nous apprenons, comment nous l’apprenons et l’environnement dans lequel nous apprenons », écrit l’organisation sur son site Web.
L’intégration de l’EEDD dans les écoles peut exiger de certaines enseignantes et certains enseignants des adaptations dans leurs pratiques. « Chez le personnel enseignant, c’est une expérience qui peut être déstabilisante au départ, mais qui s’avère enrichissante », assure la titulaire de la Chaire en éducation à l’environnement et au développement durable de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) – Desjardins, Geneviève Therriault.
L’EEDD vise à développer le sentiment de pouvoir agir chez les élèves grâce au développement de compétences. « On travaille bien sûr à enrichir les connaissances, mais surtout à susciter l’engagement écocitoyen des jeunes. Quand on place les élèves au cœur de la démarche, cela a un effet sur leur motivation et leur intérêt face à ces enjeux. Elles et ils prennent plaisir à creuser le sujet, à le documenter », explique Geneviève Therriault.
Selon les études, ce sentiment de pouvoir agir se développe chez les élèves, mais aussi chez le personnel enseignant. En favorisant l’EEDD, le personnel enseignant devient naturellement un acteur de changement au sein de son établissement scolaire et même de sa communauté. « Ce qui est le plus porteur aux niveaux primaire et secondaire, c’est lorsqu’on implique les jeunes dans des projets en environnement qui sont concrets, qui ont une réelle portée et qui vont engager la communauté à l’extérieur de l’école », mentionne Geneviève Therriault.
L’EEDD exige du personnel enseignant la maîtrise de plusieurs notions en environnement et en développement durable, de même que des enjeux sociaux, économiques et éthiques qui en découlent. Pour cette raison, l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario a imposé, en 2023, l’intégration de notions sur l’éducation à l’environnement, à la justice environnementale et à l’action climatique dans les programmes de formation en enseignement.
Or, le personnel enseignant qui se trouve en salles de classe à l’heure actuelle ne se sent pas nécessairement bien préparé pour aborder tous ces enjeux. Le sondage De la sensibilisation à l’action : les Canadiens face aux changements climatiques et l’éducation, mené en 2025 par l’organisation L’éducation au service de la Terre (LST), nous apprend que 40 % du personnel enseignant en Ontario rapporte n’avoir reçu aucun perfectionnement professionnel sur l’enseignement des changements climatiques. De ce fait, seule la moitié estime posséder les connaissances et les compétences nécessaires pour enseigner les changements climatiques.
« Ces résultats démontrent clairement qu’on ne peut pas exiger davantage du personnel enseignant sans lui en donner les moyens. Pour éviter que l’éducation aux changements climatiques représente une charge supplémentaire, il faut trouver des moyens d’intégrer ces enseignements à ce qui se fait déjà, que ce soit dans les matières, dans les projets ou dans le quotidien de la classe. Pour y arriver, il est essentiel d’offrir au personnel enseignant une formation de qualité sur ses heures de travail ainsi que des ressources adéquates », déclare Gabrielle Lemieux, présidente de l’AEFO.
L’intégration de l’EEDD dans les salles de classe pose d’autres défis. Selon le même sondage, 66 % du personnel enseignant en Ontario évoque le manque de temps et 54 % de celui-ci se sent parfois incertain des stratégies pédagogiques les plus appropriées.
La chercheuse affiliée à l’UQAR Geneviève Therriault a pour sa part rencontré plusieurs enseignantes et enseignants motivés à faire de l’EEDD, mais qui se butaient à des obstacles externes : « Faire de l’EEDD suggère souvent de mettre de côté les manuels scolaires. Certains datent d’il y a 20 ans, alors les statistiques sur le climat ne sont pas actuelles. Le personnel enseignant doit avoir des connaissances à jour ».
Des enseignantes et enseignants peuvent également se buter à des collègues ou à une direction qui les appuient plus ou moins. Toujours selon le sondage de LST, seul 19 % du personnel enseignant en Ontario se sent très soutenu par sa direction et son conseil scolaire dans l’enseignement des changements climatiques, tandis que 28 % estiment ne pas l’être.
Afin de surmonter les défis en lien avec l’EEDD, les recherches menées par Geneviève Therriault et ses collègues montrent que sa mise en œuvre dans les écoles ne doit pas reposer uniquement sur les épaules des personnes enseignantes et qu’un engagement soutenu de la part de l’ensemble des actrices et acteurs du milieu de l’éducation est essentiel.
Il y a diverses façons d’intégrer l’EEDD dans le cursus. L’École élémentaire catholique Saint-Jean-Baptiste de L’Orignal, près d’Hawkesbury, dont le personnel fait partie de l’Unité 65, a pour sa part fait le choix de devenir une ÉcoÉcole il y a environ huit ans.
ÉcoÉcoles Canada est un programme de certification pour les écoles primaires et secondaires qui s’engagent dans l’apprentissage environnemental et l’action climatique. Les actions posées dans une école au cours de l’année scolaire lui permettent d’atteindre différents niveaux de certification. Le programme met à la disposition des écoles diverses ressources pédagogiques en ligne pour les aider à atteindre leurs objectifs en matière d’action climatique.
La décision de l’école de L’Orignal d’adhérer à ce programme découle d’une volonté du conseil scolaire et de la direction. « La directrice est sensibilisée à l’environnement et elle aime les projets innovants. Alors, elle nous a encouragés à nous lancer », explique Myryam Cuillerier, enseignante-ressource et leader du projet depuis quatre ans. Une collègue et elle se sont vu libérer deux jours de leur tâche d’enseignement pendant l’année scolaire pour la mise en œuvre du programme. « ÉcoÉcoles demande beaucoup de temps pour la planification des projets et pour remplir la paperasse, entre autres », admet-elle.
La participation à ÉcoÉcoles a entraîné un véritable changement de culture au sein de l’école. Par le biais de différentes activités pédagogiques, les élèves réfléchissent et posent des gestes, que ce soit au sujet du tri des déchets, du transport actif, de la réutilisation (du matériel scolaire, notamment), du nettoyage communautaire, du gaspillage alimentaire et de la réduction de la consommation. Les élèves profitent également de l’apprentissage « dans et par la nature ».
Cette année, la direction a demandé à chaque classe de réaliser une action climatique dans une perspective entrepreneuriale selon ses champs d’intérêt. « On veut que les idées viennent des élèves pour les rendre plus intéressantes à leurs yeux et pour les motiver à s’engager. L’objectif est de les impliquer le plus possible dans leurs apprentissages et de les responsabiliser quant aux choix qu’elles et ils vont prendre pour devenir des citoyennes et citoyens plus écologiques », commente l’enseignante-ressource.
Afin de faciliter son intégration dans le cursus, l’EEDD a été intégré à un bloc entrepreneurial d’une heure par cycle de dix jours. « Ça libère du temps au personnel enseignant pour la réalisation du défi. Sinon, il peut être difficile d’ajouter ça dans l’horaire », rapporte Myryam Cuillerier, en mentionnant que l’école vise cette année le plus haut niveau de certification d’ÉcoÉcoles (platine).
Certaines initiatives climatiques de l’école demandent la collaboration des familles et du reste de la communauté. « On essaye d’impliquer le plus de gens possible », note l’enseignante, qui a elle-même constaté les répercussions du programme dans sa vie personnelle. « Ce qu’on fait à l’école, on essaye de le faire aussi à la maison, poursuit-elle. Je n’étais pas super écolo à la base, mais je le deviens de plus en plus à force de poser des gestes à l’école. »
L’AEFO se réjouit de voir que ses membres lancent des initiatives en EEDD à travers la province. « En formant des élèves capables de comprendre, de réfléchir et d’agir face à l’environnement et au développement durable, nous les outillons pour l’avenir », affirme la présidente de l’AEFO.
Toutefois, le soutien des directions et des conseils scolaires dans la mise en œuvre de l’EEDD s’avère crucial, tient à préciser la présidente. Ce soutien peut prendre diverses formes, comme favoriser une culture d’apprentissage au sujet des changements climatiques au sein de l’école, offrir au personnel enseignant des possibilités de formation continue sur le sujet et donner de la flexibilité dans l’intégration de ces thématiques le curriculum ainsi que du temps pour y parvenir. Le gouvernement et les conseils scolaires devraient également investir dans des ressources afin d’améliorer les stratégies pédagogiques en lien avec l’EEDD.
« L’EEDD est une réponse éducative aux crises environnementales et sociales. C’est un outil d’action et d’engagement qui reconnaît que les crises ne touchent pas tout le monde de la même façon, puisque ce sont souvent les communautés les plus vulnérables qui en subissent les conséquences les plus lourdes. Et on ne peut pas construire un avenir durable si certaines communautés sont laissées pour compte. C’est pourquoi nous encourageons le personnel scolaire, les directions d’école et les conseils scolaires à prendre ensemble le chemin de l’EEDD », conclut Gabrielle Lemieux.
Pour aller plus loin :
Sources : reseauactionclimat.org, un.org, unesco.org, ipcc.ch, unesco.org, fr.ccunesco.ca, oraprdnt.uqtr.uquebec.ca