10 juin 2026
Rédaction par Amélie Cournoyer, rédactrice agréée
La vitalité des communautés franco-ontariennes dépend en grande partie de la capacité à former une relève qui choisit d’étudier et de travailler en français. Et le personnel enseignant joue un rôle déterminant dans cet enjeu collectif.
Chaque année, environ 7 000 élèves des écoles secondaires franco-ontariennes arrivent à un carrefour et doivent décider si elles et ils poursuivent des études postsecondaires en français, en anglais ou dans un programme bilingue.
Selon une étude de Statistique Canada, entre 2016 et 2021, près des trois quarts des jeunes habitant dans l’Est et le Nord de l’Ontario et ayant fréquenté une école secondaire francophone ont opté pour une université de langue française ou bilingue. Un chiffre encourageant, mais qui cache des disparités régionales importantes, puisque cette proportion chute à 23 % dans le reste de la province.
L’étude révèle par ailleurs que les étudiantes et étudiants ayant fréquenté un établissement postsecondaire francophone ou bilingue « sont nettement plus susceptibles d’utiliser le français le plus souvent dans leur milieu de travail » que celles et ceux ayant étudié en anglais.
« Ces données nous montrent à quel point la poursuite des études en français, de la petite enfance jusqu’au postsecondaire, demeure un enjeu de survie linguistique et culturelle pour les communautés francophones en Ontario », indique Gabrielle Lemieux, présidente de l’AEFO.
Comme mentionné dans la politique de planification de carrière pour les écoles de l’Ontario, les élèves doivent réfléchir à leurs forces et à leurs intérêts, puis à leur avenir scolaire et professionnel, dès la maternelle. « Tout l’apprentissage dans les écoles tourne autour du cheminement de carrière, parce que l’éducation sert à trouver le meilleur métier pour l’élève après ses études », commente Marie Moftah, conseillère pédagogique au Conseil scolaire catholique MonAvenir et membre de l’AEFO. Experte du dossier de l’orientation, elle accompagne depuis de nombreuses années les équipes-écoles dans les enjeux liés aux parcours des élèves, à la planification de carrière et à la réussite éducative.
Le personnel enseignant est donc explicitement mandaté pour soutenir la réflexion des élèves sur leur avenir postsecondaire, en complémentarité avec les conseillères et conseillers en orientation. Si le rôle de ces dernières et derniers est plus individualisé et spécialisé, celui du personnel enseignant s’exerce de manière transversale dans toutes les matières, et ce, au quotidien. Marie Moftah précise : « Ce n’est pas une obligation, mais le personnel enseignant dans les écoles francophones peut collaborer avec le bureau de l’orientation afin d’expliquer aux élèves les différents parcours postsecondaires en français qui existent pour tenter d’orienter leur choix. »
Dans l’étude de Statistique Canada, plus de la moitié des jeunes mentionnent que l’identité linguistique représente un facteur qui influence leur choix de parcours postsecondaire. C’est ce qu’a noté le chercheur André Samson, également professeur titulaire d’orientation scolaire et professionnelle à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa. « Il y a un lien de causalité évident entre la fierté d’être francophone, d’une part, et la poursuite des études postsecondaires en français, d’autre part. Dit autrement, plus un jeune est fier d’être francophone, plus il manifestera le désir de poursuivre ses études postsecondaires en français », écrit-il dans un article.
Dans de nombreuses communautés franco-ontariennes, la construction de l’identité francophone repose en grande partie sur les épaules du personnel enseignant. « C’est important qu’il sache qu’il est un modèle pour les élèves, qui passent plus de temps à l’école qu’à la maison. Si le personnel enseignant est fier de sa francophonie et qu’il passe ce message aux élèves, cela aura une grande influence sur les jeunes », fait remarquer Marie Moftah.
L’influence que le personnel enseignant exerce sur ses élèves quant à leur avenir peut aussi être informelle, par exemple lors d’une conversation spontanée dans les corridors de l’école ou pendant une activité parascolaire. Les discussions informelles permettent de déconstruire certains préjugés ou insécurités que les jeunes peuvent entretenir à l’égard des études postsecondaires en français. « Une des grandes inquiétudes que l’on entend de nos élèves, c’est : “Mon français n’est pas assez bon.” », mentionne Liane Van t’Wout-Avouac, coordonnatrice de l’éducation coopérative et recruteuse pour le Programme d’apprentissage pour les jeunes de l’Ontario (PAJO) au Conseil scolaire catholique MonAvenir.
Il ne s’agit donc pas toujours de convaincre les élèves des avantages d’étudier en français. « Il suffit parfois de les mettre sur une piste, de les informer de ce qui existe. En Ontario, on a tendance à croire que les possibilités en français n’existent pas. Mais elles existent, il faut juste savoir où regarder », ajoute Liane Van t’Wout-Avouac.
C’est dans ce contexte que les deux collèges francophones et les sept universités francophones et bilingues de la province, réunis sous la Table de concertation postsecondaire francophone de l’Ontario, ont lancé, en janvier dernier, une campagne marketing d’envergure afin de mieux faire connaître l’offre de formation postsecondaire en français en Ontario.
Le changement de paradigme est notable : des établissements qui se percevaient jadis comme des concurrents ont choisi de s’unir. « Les membres de cette table ont décidé de collaborer en mettant en place des initiatives collectives et en parlant d’une même voix », explique Tom Vigeant, directeur adjoint aux projets spéciaux et partenariats en enseignement au Collège d’arts appliqués et de technologie La Cité ainsi que gestionnaire du projet Vie de campus.
Le réseau Vie de campus cible deux publics : les jeunes, qui doivent choisir leur voie, et les personnes qui les influencent (parents, conseillères et conseillers en orientation et personnel enseignant). « C’est une décision importante pour les jeunes, qui se tournent donc souvent vers les adultes pour les aider à faire des choix éclairés. Plus le personnel enseignant est au courant de l’offre de formation en français au postsecondaire, mieux il est placé pour les soutenir », poursuit Tom Vigeant.
Des campagnes publicitaires de même qu’une plus grande participation aux événements éducatifs, culturels et communautaires sont prévues à l’échelle de la province et ailleurs au pays. Un nouveau site Web a également été créé. « Le personnel enseignant y trouvera de nombreuses informations, allant du choix de programme jusqu’au processus d’admission, en passant par les programmes d’aide financière, la vie étudiante et le logement », dit Tom Vigeant.
Quoique le personnel enseignant soit bien placé pour contribuer à former la relève francophone, « c’est une responsabilité collective qui implique aussi l’ensemble du personnel scolaire, les familles, les associations communautaires et le monde du travail », rappelle Gabrielle Lemieux.
Le chercheur André Samson abonde dans le même sens : « [Il] revient à l’ensemble de la communauté franco-ontarienne d’accompagner sa génération montante tout au long de son long et périlleux développement identitaire. » Parce que ce n’est pas seulement l’avenir académique des jeunes qui se joue, c’est celui de toute la francophonie ontarienne.