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La solidarité intersyndicale à la défense de l’éducation financée par les fonds publics en Ontario

10 juin 2026

La solidarité intersyndicale à la défense de l’éducation financée par les fonds publics en Ontario

Par Amélie Cournoyer, rédactrice agréée 

Le 29 avril 2026, plusieurs milliers d’enseignantes et d’enseignants de l’Ontario ont porté du rouge et du mauve. Portrait d’une solidarité intersyndicale qui s’amplifie, à la veille de la prochaine ronde de négociations collectives.

Ce mercredi-là de la fin avril, partout en Ontario, des enseignantes et des enseignants ainsi que des membres du personnel scolaire se sont présentés au travail, vêtus de rouge ou de mauve dans le cadre des mouvements « Red for Ed » et « Le pouvoir du mauve ». Dans une déclaration commune publiée deux jours avant, les cinq syndicats l’annonçaient : « Cette action collective démontrera la solidarité des enseignantes et enseignants et des travailleuses et travailleurs de l’éducation, qui réclament de meilleures conditions d’apprentissage et de travail dans nos écoles et nos universités. »

Les cinq présidences se sont réunies le matin devant une école anglophone de Mississauga, puis l’après-midi dans une école francophone. « Cette action démontre clairement au gouvernement que nous sommes unies et déterminées à faire entendre nos voix », soutient la présidente de l’AEFO Gabrielle Lemieux.

 

De gauche à droite : Martha Hradowy (FEESO), Gabrielle Lemieux (AEFO), David Mastin (FEEO) et René Jansen in de Wal (OECTA).

 

Des syndicats en éducation d’autres provinces, notamment du Manitoba, du Nouveau-Brunswick et du Québec, ont porté le rouge et le mauve en guise de soutien. « Cela montre à nos membres que cette cause résonne d’un bout à l’autre du pays. Nous défendons toutes et tous une éducation publique de qualité », précise la présidente.

 

Une collaboration de longue date

La collaboration entre l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO), la Fédération des enseignantes et des enseignants de l’élémentaire de l’Ontario (FEEO), l’Ontario English Catholic Teachers’ Association (OECTA) et la Fédération des enseignantes-enseignants des écoles secondaires de l’Ontario (FEESO) ne date pas d’hier.

Elle a, en fait, toujours existé, même si elle n’a pas toujours été aussi visible. Les quatre syndicats en enseignement de l’Ontario se côtoient régulièrement : ils siègent ensemble aux conseils d’administration de la Fédération des enseignantes et des enseignants de l’Ontario (FEO), du Régime d’assurances des enseignantes et des enseignants de l’Ontario (RAEO) et de la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE) ainsi qu’au conseil de direction du Conseil ontarien d’évaluation des qualifications (COEQ).

Ce qui les a amenés à collaborer plus étroitement est l’entrée en vigueur de la Loi de 2014 sur la négociation collective dans les conseils scolaires (aussi appelée le « projet de loi 122 »), qui a institué un système à deux paliers pour la négociation des conventions collectives entre les conseils scolaires et leur personnel, avec une table centrale à laquelle le gouvernement participe de manière officielle.

Depuis, les quatre filiales de la FEO misent sur une collaboration plus étroite. « Nous avons toujours entretenu des liens, mais, depuis que le gouvernement est assis à la table provinciale, il a fallu accentuer notre collaboration et nos discussions », confirme Anne Lavoie, directrice générale de l’AEFO.

 

De la collaboration au front commun

Avec le temps, la collaboration entre les filiales sœurs s’est progressivement transformée en coalition. En décembre 2019, alors que les syndicats sont en pleine négociation avec la province pour le renouvellement de leurs conventions collectives respectives, ils déposent des recours judiciaires contre la loi provinciale qui plafonne à 1 % par année les augmentations salariales de la fonction publique pendant trois ans. Ils deviennent ainsi les premiers syndicats à contester la loi en cours et gagnent gain de cause : la loi sera déclarée inconstitutionnelle par la Cour supérieure de justice de l’Ontario en 2022, et la décision sera maintenue par la Cour d’appel de l’Ontario deux ans plus tard.

En février 2020, ils franchissent un autre cap : une grève générale provinciale mobilise les membres des cinq syndicats afin de protester contre la lenteur des négociations et les compressions gouvernementales en éducation. « Ces dernières années, nous avons fait face à une série de défis qui ont mis en lumière à quel point notre travail est véritablement interconnecté. Les classes sont plus complexes, les ressources sont insuffisantes et les attentes envers nous ne cessent de croître », mentionne René Jansen in de Wal, président de l’OECTA.

Lors de la ronde de négociations 2022-2024, les filiales en enseignement optent pour une stratégie commune affirmée en choisissant l’arbitrage plutôt que la grève, adoptant ainsi une approche concertée.

À la suite de ces dernières rondes de négociations, les membres aussi réclament plus de coordination entre les syndicats. « À l’assemblée annuelle de la FEESO, par exemple, les membres ont fait une demande claire de collaborer avec les autres associations de façon permanente. Une résolution a même été adoptée en ce sens », se rappelle Anne Lavoie.

Puis, le Conseil des syndicats des conseils scolaires de l’Ontario (CSCSO) rejoint la coalition des filiales syndicales en enseignement, joignant ainsi les voix des 57 000 employées et employés des conseils scolaires à celles du personnel enseignant.

Ce qui est nouveau, donc, ce n’est pas la collaboration entre les différents syndicats ; c’est la volonté désormais partagée de la rendre publique et stratégique. « Ce qui a changé, c’est que les syndicats comprennent plus clairement que jamais que les défis auxquels est confronté l’enseignement financé par les fonds publics ne peuvent pas être résolus de façon isolée », affirme la présidente de la FEESO Martha Hradowy.

 

L’année 2026 : un pas de plus vers les actions concertées

En février 2026, les cinq présidences se réunissent à l’assemblée annuelle de l’AEFO. « Leur présence est venue confirmer à quel point il est essentiel de travailler main dans la main pour protéger les intérêts de nos membres et la qualité de notre système d’éducation financé par les fonds publics », soutient Gabrielle Lemieux.

 

Lors de l’assemblée annuelle de l’AEFO, de gauche à droite : David Mastin (FEEO), Chris Cowley (FEO), Clint Johnston (FCE), Gabrielle Lemieux (AEFO), Martha Hradowy (FEESO), Joe Tigani (OSBCU) et René Jansen in de Wal (OECTA).

 

Quelques semaines plus tard, les cinq présidences se retrouvent aux assemblées annuelles de la FEESO, puis de l’OECTA. Elles partagent alors une même tribune devant les membres des filiales. Lors de son allocution à l’assemblée annuelle de l’OECTA, Gabrielle Lemieux déclare : « À l’approche des prochaines négociations collectives, cette solidarité prend encore plus de sens. Elle montre que nous ne sommes pas seulement des groupes séparés. Nous formons un front commun, cohérent et fort, capable de défendre les droits de nos membres et d’assurer leur avenir. »

Cette union des forces syndicales est plus que nécessaire. « Ce gouvernement conservateur est extrêmement sensible à la pression publique. Cela rend notre collaboration, nos efforts de mobilisation et d’unification et notre travail commun encore plus efficaces », pense le président de la FEEO David Mastin. Martha Hradowy abonde dans le même sens : « Les gouvernements cherchent souvent à diviser les secteurs, les catégories de personnel ou les unités de négociation. Ils veulent que les travailleuses et les travailleurs de l’éducation blâment le personnel enseignant, que le personnel enseignant blâme le personnel de l’éducation, ou qu’un syndicat en blâme un autre. Nous refusons de laisser cela se produire. »

Le président du Conseil des syndicats des conseils scolaires de l’Ontario (CSCSO) Joe Tigani ajoute : « Ce qui me donne confiance, c’est que la solidarité que nous observons en ce moment n’est pas le fruit du hasard. Elle repose sur des relations authentiques, des échanges francs et une volonté partagée de mettre de côté nos différences au service d’un objectif plus grand. »

 

Une solidarité qui percole dans les équipes syndicales

La collaboration ne se limite pas aux présidences ou aux directions générales. « Il y a énormément de travail collectif qui se fait de la part, non seulement des équipes en communications, mais aussi celles des relations politiques. On nous a demandé de faire de cette solidarité-là une priorité », rapporte Marianne Raina, cadre aux communications de l’AEFO. « On se rencontre donc sur une base régulière pour travailler sur des actions et des déclarations communes. Ça nous a permis de tisser des liens avec nos homologues des différents syndicats. Ces liens n’existaient pas ou très peu avant », poursuit-elle.

Résultat, les déclarations communes des syndicats en éducation se multiplient en 2025-2026, par exemple contre le projet de loi 33, qui concentre davantage de pouvoirs entre les mains du ministre de l’Éducation, ou pour demander au gouvernement de débuter les prochaines négociations dès que possible. Les cinq syndicats se sont également présentés ensemble à Queen’s Park pour témoigner devant le comité parlementaire, leur rappelant l’importance d’investir dans l’éducation publique.

Le cadre aux relations gouvernementales et communautaires de l’AEFO Émile Maheu y voit un signe concret que le mouvement prend une ampleur inédite. « Ce qui est différent maintenant, c’est que les manifestations sont publiques. C’est vraiment intéressant de voir qu’on passe à l’action ensemble. » dit-il en ajoutant : « Autant il est important que nos membres soient solidaires entre eux, autant il est important que cette solidarité émerge et que l’on travaille avec les autres syndicats. »

 

La force du nombre

Avec ses 12 500 membres, l’AEFO est la plus petite filiale syndicale en éducation de l’Ontario et la seule francophone. « En nous joignant à un front commun, notre voix est amplifiée et résonne encore plus loin », fait remarquer Gabrielle Lemieux. Pour les membres, poursuit-elle, voir leur association prendre place à côté de partenaires qui représentent des dizaines de milliers d’enseignantes et d’enseignants ainsi que de travailleuses et travailleurs envoie un message fort : leurs revendications ne sont pas marginales. Elles font partie d’un mouvement provincial d’envergure.

La force du nombre est un grand avantage que considère également David Mastin. « Ensemble, nous représentons 255 000 membres. C’est une force considérable, dit-il. Ensemble, nous savons que nous pouvons faire progresser l’éducation publique, que nous pouvons faire avancer nos négociations et que nous pouvons faire pression pour obtenir le soutien et les ressources dont nos élèves, nos membres et nos écoles ont besoin. »

Joe Tigani résume bien les retombées positives de cette solidarité : « Pendant trop longtemps, les gouvernements ont pu présenter les négociations en éducation comme une série de conflits isolés. Ensemble, nous redéfinissons complètement la situation : il ne s’agit pas des revendications d’un seul syndicat. Il s’agit de l’avenir de l’éducation publique en Ontario. »

Martha Hradowy confirme l’idée que la solidarité renforce le pouvoir de négociation : « Les gouvernements et les employeurs ne peuvent plus isoler un groupe et le mettre sous pression de façon indépendante. » Selon elle, la solidarité intersyndicale renforce les campagnes publiques, car les parents et les communautés reçoivent des messages cohérents de la part des personnes qui travaillent quotidiennement avec leurs enfants. Elle améliore également la représentation politique, car les gouvernements sont bien plus susceptibles de réagir lorsque des centaines de milliers de travailleuses et travailleurs de l’éducation ainsi que d’enseignantes et d’enseignants sont ralliés. « Cela renforce aussi le moral des membres, car les travailleuses et travailleurs ont besoin de savoir qu’ils ne sont pas seuls », soutient-t-elle.

René Jansen in de Wal partage cette lecture. « Un front uni amplifie notre influence et notre crédibilité », dit-il. Ce dernier met de plus en évidence les avantages techniques d’une collaboration intersyndicale : « Cela nous permet de réunir des perspectives et des expertises diverses, ce qui renforce notre pouvoir d’action et nous permet de répondre de manière plus efficace et stratégique aux nouveaux défis. »

 

Les défis d’une solidarité à plusieurs voix

Les présidences s’entendent pour dire que le plus grand défi est de poursuivre une collaboration active avec les autres syndicats tout en ne perdant pas de vue le mandat particulier qu’elles ont à défendre. « Chaque organisation a sa propre gouvernance, ses priorités et les besoins spécifiques de ses membres, ce qui nécessite parfois une navigation délicate », admet René Jansen in de Wal.

Cela est d’autant plus vrai pour l’AEFO, la seule organisation francophone du front commun. Ses membres font face à des enjeux spécifiques, tels que l’inclusion d’un nombre important de nouvelles arrivantes et de nouveaux arrivants au sein de la profession, la construction et le maintien de leurs écoles et la gouvernance de leurs conseils scolaires qui opèrent en contexte minoritaire. « Les besoins de nos membres ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux qui œuvrent dans le système anglophone, confirme Gabrielle Lemieux. Il faut donc saisir toutes les occasions de travailler ensemble sans jamais perdre de vue notre mission et notre rôle. »

À cela s’ajoute une difficulté propre à tout travail de consensus entre plusieurs organisations : dégager une position commune sur un enjeu donné, dans un délai souvent court. « La coordination des messages et des stratégies demande des efforts et un dialogue continus », indique René Jansen in de Wal. Anne Lavoie de l’AEFO est d’accord : « Chacune doit faire des compromis. Mais je pense que c’est une concertation dans le respect des différences. »

Pour Joe Tigani, la clé est l’honnêteté. « Une véritable collaboration exige une communication ouverte, une confiance sincère et la volonté de reconnaître que ce que nous avons en commun est bien plus grand que ce qui nous distingue, pense-t-il. Il ne s’agit pas que tout le monde fasse les choses de la même façon. Il s’agit d’avancer dans la même direction. »

La collaboration intersyndicale amène aussi des défis logistiques. « On a chacune et chacun nos agendas, nos budgets, nos activités provinciales. Puis, nos bureaux ne sont pas dans la même ville. C’est parfois difficile de trouver du temps pour nous rencontrer, mais nous réussissons », rapporte Gabrielle Lemieux.

 

Vers les négociations 2026 : « Plus forts ensemble »

Les conventions collectives de l’ensemble des membres qui travaillent pour un conseil scolaire en Ontario viennent à échéance le 31 août 2026. Il en va de même pour les membres des autres syndicats. C’est sous la bannière « Plus forts ensemble » que les cinq associations vont entreprendre le prochain cycle de négociations centrales.

Le contexte est difficile. Dans une déclaration commune de mars 2026, les syndicats dénoncent un sous-financement chronique qui se traduit par des classes bondées, une montée de la violence et un besoin urgent d’agir pour retenir et recruter le personnel enseignant et scolaire.

Le message envoyé par les présidences à ce sujet est clair : « Nous sommes solidaires et travaillons ensemble pour nos écoles financées par les fonds publics. Nous rencontrerons ce gouvernement à la table des négociations et ferons valoir les investissements dont les élèves de l’Ontario ont besoin pour réussir. » René Jansen in de Wal a une manière unique de représenter les prochaines négociations en comparant les syndicats à des voitures roulant dans le même sens sur une autoroute à plusieurs voies avec chacune leur propre sortie. « Nous avancerons ensemble pendant un certain temps et chacune quittera l’autoroute au moment opportun pour ses membres. Mais reconnaître qu’on est capables de faire un bout de chemin ensemble, c’est ça qui compte », dit Gabrielle Lemieux.

 

Une alliance stratégique

Porter du rouge et du mauve est un geste simple. Mais quand 255 000 membres s’y mettent le même jour et pour la même cause, le geste cesse d’être simple. Il devient une déclaration commune ; il devient un mouvement.

 

Des membres de l’AEFO de l’École élémentaire Le Flambeau, accompagnés d’Abdelmajid Rahmouni, président de l’Unité 58 – Centre-Sud et Sud-Ouest publique; Gabrielle Lemieux, présidente de l’AEFO; Joe Tigani, président de l’OSBCU; René Jansen in de Wal, président d’OECTA; David Mastin, président de la FEEO; et Malini Leahy, vice-présidente de la FEESO.

 

Les prochains mois seront décisifs. Les avis d’intention de négocier seront déposés conjointement et les présidences se tiendront côte à côte. « Nous entrons dans cette ronde de négociations non seulement avec la force de chacun de nos membres, mais aussi avec la force collective de tous nos membres réunis », se réjouit David Mastin.

Gabrielle Lemieux conclut : « Cette solidarité n’est ni une capitulation identitaire ni une fusion des organisations. C’est une alliance stratégique, bâtie dans le respect des particularités de chacune, dont la nôtre. »

La solidarité intersyndicale à la défense de l’éducation financée par les fonds publics en Ontario

De gauche à droite : David Mastin (FEEO), Martha Hradowy (FEESO), Joe Tigani (OSBCU), Gabrielle Lemieux (AEFO) et René Jansen in de Wal (OECTA).

« En nous joignant à un front commun, notre voix est amplifiée et résonne encore plus loin. »

– Gabrielle Lemieux, présidente de l’AEFO

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