24 septembre 2026
Par Philippe Boivin, rédacteur
La fin de semaine, la journée de travail limitée, les vacances et les heures supplémentaires payées, les congés parentaux : on a tendance à l’oublier, mais ces réalités, que l’on considère comme la norme, sont pourtant le fruit de longues revendications sociales et, dans plusieurs cas, de luttes menées ou soutenues par le mouvement syndical. Tour d’horizon de victoires qui ont façonné le monde du travail et la profession enseignante.
Retournons un peu dans le passé. En 1872, les journées de travail de 10 et 12 heures sont monnaie courante. Pour s’attaquer à cet enjeu, le personnel des imprimeries de Toronto déclenche une grève, qui donnera peu après naissance au mouvement pour la journée de 9 heures. Ce vent de changement galvanisera les travailleuses et travailleurs de partout au pays et les persuadera des bienfaits de la syndicalisation. Un siècle et demi plus tard, on profite encore des victoires remportées par nos ancêtres, alors que, pour la plupart d’entre nous, les semaines de travail comptent 40 heures ou moins.
D’autres gains obtenus dans des milieux syndiqués ont par la suite dépassé le cadre de leurs conventions collectives. Par exemple, en 1981, une grève du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) a permis d’obtenir 17 semaines de congé de maternité payé, une avancée qui ouvrira la voie à l’élargissement de ce type de protection au Canada. Bien que ces avancées ne soient pas exclusivement attribuables aux syndicats, leur histoire rappelle une chose : plusieurs acquis ont d’abord dû être revendiqués collectivement.
Quand on pense aux gains réalisés grâce au syndicalisme, on pense bien entendu à la rémunération. Le gouvernement du Canada indique qu’en 2024, les personnes couvertes par une convention collective au Canada gagnaient en moyenne 37,15 $ de l’heure, soit 2,80 $ de plus que celles non syndiquées. Cette comparaison doit cependant être interprétée avec prudence, puisque le secteur d’activité, le type d’emploi ou certaines caractéristiques (comme l’expérience, le niveau de scolarité et le degré d’ancienneté) influent évidemment aussi sur les salaires.
Par ailleurs, dans une étude publiée en 2020 dans la Revue canadienne d’économique, des chercheurs se sont intéressés au rapport entre la syndicalisation et les inégalités salariales au Canada et aux États-Unis. Leur constat : les syndicats contribuent à réduire les écarts de rémunération (donc à resserrer les échelles salariales), un effet particulièrement marqué dans le secteur public. En encadrant collectivement la rémunération plutôt qu’en laissant chaque personne négocier individuellement son salaire, la syndicalisation tend ainsi à rapprocher les conditions salariales offertes aux travailleuses et travailleurs.
Un autre cheval de bataille des syndicats? Les avantages sociaux. Selon Statistique Canada, en 2024, 83 % des personnes salariées couvertes par une convention collective avaient accès à une assurance médicale ou dentaire dans le cadre de leur emploi, contre 59,7 % pour celles sans convention collective.
À cela s’ajoutent des protections qui se traduisent plus difficilement en dollars. Une convention collective peut établir des règles concernant les horaires, les congés, l’ancienneté ou les mesures disciplinaires imposées par l’employeur, en plus de prévoir des mécanismes de grief lorsqu’un désaccord survient avec ce dernier. En définitive, la convention collective ne détermine pas seulement ce que gagne une personne : elle encadre aussi une partie des conditions dans lesquelles le travail s’exerce.
La présence syndicale peut également jouer un rôle en matière de santé et de sécurité. Une étude de l’Institute for Work & Health menée dans le secteur de la construction en Ontario a constaté que les entreprises syndiquées affichaient un taux de blessures avec perte de temps de travail 25 % moins élevé que celui des entreprises non syndiquées, après la prise en compte de différents facteurs. En offrant aux travailleuses et travailleurs un levier collectif pour faire valoir leurs préoccupations, l’action syndicale possède donc aussi un réel pouvoir transformateur sur l’environnement professionnel.
Cette dimension prend un sens tout particulier en éducation. De fait, lorsqu’on parle de temps de préparation, de charge de travail, de ressources disponibles ou d’autonomie professionnelle, les conditions de travail du personnel enseignant influent directement sur la qualité et les modalités de l’enseignement offert aux élèves. C’est précisément le constat auquel parviennent la directrice du programme collaboratif de l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario à l’Université de Toronto, Nina Bascia, et la professeure adjointe à l’Institute for Studies in Transdisciplinary Engineering Education and Practice, Cindy Rottmann, dans une étude qu’elles ont menée sur les conditions de travail du personnel enseignant.
Leur étude démontre concrètement cette corrélation. En observant les effets de la réduction de la taille des classes au primaire, les chercheuses ont constaté que ces classes permettaient au personnel enseignant de varier davantage ses stratégies pédagogiques, notamment en travaillant avec de petits groupes ou individuellement avec certains élèves. Les enseignantes et enseignants disaient aussi mieux connaître les élèves, tant sur le plan scolaire qu’émotionnel, et avoir amélioré la qualité de leurs relations avec eux.
Comme vous le savez, en Ontario, l’AEFO est l’agent négociateur reconnu pour établir les conditions de travail de ses membres. Ses conventions collectives encadrent notamment les salaires, certaines limites aux mesures disciplinaires et, dans le cas du personnel enseignant, le temps de préparation.
Toutefois, dans notre province, le travail de négociation se déploie sur deux fronts : depuis l’adoption de la Loi de 2014 sur la négociation collective dans les conseils scolaires, la négociation des conventions comprend en effet la table centrale et des tables locales. Certaines conditions peuvent ainsi être établies à l’échelle provinciale, tandis que d’autres sont négociées en fonction des réalités de chaque conseil scolaire.
Si ce modèle à deux paliers est relativement récent, la négociation collective a commencé à transformer la profession enseignante ontarienne bien avant son adoption. Un moment charnière survient en 1975 avec l’adoption du projet de loi 100 (ou Loi sur la négociation collective entre conseils scolaires et enseignants), à la suite de plusieurs années de mobilisation du personnel enseignant. Pour la première fois, les enseignantes et enseignants obtiennent le droit de négocier leurs conditions de travail, et les conseils scolaires sont tenus de négocier de bonne foi.
Le champ des discussions ne se limite d’ailleurs pas aux salaires et aux avantages sociaux : au fil des négociations, les conventions en viennent à encadrer des enjeux comme la taille des classes, le temps de préparation et de supervision, la durée de la journée scolaire, les mécanismes de grief, les congés ou encore certaines protections contre les congédiements sans motif valable et la discrimination.
Plusieurs conditions et avantages bien intégrés à notre quotidien ont dû être longuement négociés. Et puisque les réalités de l’éducation continuent d’évoluer, les victoires syndicales ne sont jamais tout à fait figées : elles doivent être préservées, adaptées et parfois bonifiées pour répondre aux besoins du personnel enseignant d’aujourd’hui… et de demain.
Sources
David Card, Thomas Lemieux et W. Craig Riddell, « Unions and Wage Inequality: The Roles of Gender, Skill and Public Sector Employment », Canadian Journal of Economics / Revue canadienne d’économique, vol. 53, no 1, 2020, p. 140-173.
Gouvernement de l’Ontario, Loi de 2014 sur la négociation collective dans les conseils scolaires.
Institute for Work & Health, Union firms have lower lost-time claim rates, study in ICI construction confirms, 2021.
Nina Bascia et Cindy Rottmann, « What’s so important about teachers’ working conditions? The fatal flaw in North American educational reform », Journal of Education Policy, vol. 26, no 6, 2011, p. 787-802.
Statistique Canada, Couverture des soins médicaux ou dentaires, 2024, Qualité de l’emploi au Canada, 18 août 2025.
Statistique Canada, Rémunération moyenne, 2024, Qualité de l’emploi au Canada, 18 août 2025.